Le deuil : émergence d’une écriture intime

 

Nous n’en mourons pas, la plupart du temps, mais tous nous en sommes frappés. Dès la petite enfance pour certains, à la maturité pour les plus chanceux. Lorsque nous sommes confrontés, socialement, à la commune situation du deuil, nous sommes rarement à l’aise. On voudrait en détourner les yeux, comme, dans la petite nouvelle autobiographique de Julian Barnes, « Loss of Depth[1] », ces deux amis invités à dîner chez lui, et qui, de toute la soirée, ne trouvent pas le courage de prononcer le nom de sa compagne, tout récemment disparue.

La civilisation occidentale ne fait aujourd’hui plus guère de place aux morts et les rituels de naguère, costume noir, puis brassard pour les hommes, grand deuil suivi de soie noire puis de demi-deuil pour les femmes, sans parler des tentures à la porte des immeubles, sont désormais abandonnés. L’esquive tente aussi celui qui subit la perte. Comme Joan Didion qui, dans « L’année de la pensée magique[2] » nous montre, dans un récit sobre et analytique, comment, à chaque pas elle se voile à elle-même la disparition de son mari.

Malgré ces tendances au déni et à l’abandon des coutumes, on note, sur ce thème, qui reste un peu tabou, l’émergence d’un registre intimiste consacré à la transcription des mouvements intérieurs qui suivent la disparition d’un être aimé. Ce courant s’inscrit dans le sillage d’œuvres pionnières. Retenons à ce titre « Une Mort très douce[3] », de Simone de Beauvoir, bref récit autobiographique où l’auteure, également narratrice-personnage, retrace sa vie auprès de sa mère malade, jusqu’à la fin. Ce texte intime, qui compte des éléments biographiques et fictionnels, montre le rapprochement qui s’opère au sein d’un couple, celui de la mère et de la fille, assez conflictuel jusque-là. La maladie, crûment dépeinte, entraîne la fille dans un mouvement fusionnel, qui la conduit à reproduire, dans un mimétisme, les expressions de la bouche de la malade. « Le Malheur indifférent[4] » de Peter Handke, qui compte aussi parmi les livres fondateurs, retrace en la mettant à distance, l’histoire d’une vie déserte, celle de sa mère, où ni les projets, ni les désirs, ni même la revendication des besoins n’ont leur place et qui se suicide à l’âge de 51 ans, en 1971.

Rattrapé inéluctablement, à mon tour, par la mort de certains de mes proches, j’ai lu le « Journal de deuil[5] », un court texte de Roland Barthes, mi-recueil de pensées, mi-journal, où sont consignées de brèves notations suivant la disparition d’une mère dont il partageait la vie. Puis, ayant expérimenté la longue, très longue durée que peut nécessiter un deuil, j’ai été très surpris, intrigué par la vitesse avec laquelle Joyce Carol Oates avait publié, en 2011, « A Widow’s Story[6] » (Histoire d’une veuve), un récit autobiographique sur la mort de son mari, survenue en 2008. Risquons une hypothèse explicative quant à cette célérité : écrivaine infatigable et prolifique, l’auteure aurait d’abord tenu, par nécessité intérieure, une chronique de la maladie qui foudroie son mari, puis de son état de veuve. Ensuite, avec tous ses outils narratifs bien rôdés (monologue intérieur, flash-back, thème du basilic aux yeux de diamant, animal mythique qui la poursuit de son regard, prise de recul – elle se met en scène comme La Veuve, sans oublier le comique grinçant de la pisse de chat sur le certificat de décès du conjoint, qui tient un bon chapitre et déborde même sur le suivant) elle aurait ensuite transformé ce matériau brut en ces Mémoires publiables, à destination d’un large public.

Comment témoigner de cet état particulier de mélancolie, de rétractation de soi où vous plonge la perte d’un proche ? Le risque de dépression est là avec toutes ses menaces. Dès les débuts de leur discipline, les psychanalystes ont théorisé sur la question du deuil[7]. Processus complexe, la traversée du deuil conduit à affronter plusieurs phases, qui vont du déni (montré ci-avant par Joan Didion) et de la colère envers le défunt jusqu’à l’intériorisation de celui-ci ouvrant la voie à l’apaisement[8]. Plus tard, les psychiatres ont mis en évidence l’existence de dérives pathologiques dans certains deuils. Dans « Kitchen », une nouvelle best-seller au Japon, Banana Yoshimoto retrace une évolution morbide de ce type chez son héroïne, après la perte de sa grand-mère[9].

Quand la mort d’un proche frappe un écrivain, celui-ci, le dos au mur, semble conduit à transformer l’écriture en acte de résistance, qui force l’invention de nouveaux registres. Dans « L’Hirondelle rouge »[10], Jean-Michel Maulpoix évoque la mort de ses parents selon de très courts tableaux rédigés dans une prose poétique, mêlant évocations précises et méditations. « Qu’opposer d’autre à la nuit que la phrase muette du désir ? », nous confie-t-il. Jean-Marie Espitalier, lui, nous fait suivre, dans un texte fragmenté, « La Première année[11] », les états successifs qu’il traverse pendant les douze premiers mois suivant la disparition de sa femme. Le texte joue implacablement sur le paradoxe du deuil, sa dialectique infernale : je dois me détacher de l’autre et survivre pour conserver son souvenir ; je dois donc lui être infidèle pour lui rester fidèle… Très fort, très étrange : « Je redoute ce moment où viendra la tristesse de me sentir moins triste. Où je commencerai d’être triste d’une nouvelle tristesse, de cette tristesse de la disparition de la tristesse. »

Dans un récit composé de brèves scènes, Jean-Louis Fournier, dans « Veuf »[12], joue sur des oppositions, parfois tranchées, entre lui et la disparue, en adoptant un ton léger, où affleure d’autant mieux toute la nostalgie du monde qu’elle emporte avec elle. C’est en brocardant les pourvoyeurs d’assistance, dont la balourdise remue la plaie à vif, qu’il nous sert ses traits les plus acérés : on lui offre un guide, « Sortir du deuil », qui fournit une mesure des souffrances de la vie, depuis le deuil du conjoint (100 points) jusqu’au désagrément de la contravention sur la voie publique (11 points), et procure un mantra anti-douleur à réciter d’une voix monocorde, et qui, répété avec régularité dans le livre, résonne dans toute sa bêtise, comme un sarcasme ; on lui demande dans un questionnaire s’il recommanderait le crematorium du Père-Lachaise, où sa femme vient tout juste d’être incinérée.

C’est avec distance et précision, selon son registre, qu’Annie Ernaux retrace dans un court récit, « Je ne suis pas sortie de ma nuit[13] », la fin de sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Lydia Flem, de son côté, nous entraîne dans une méditation sur la confrontation obligée avec les objets, les papiers, administratifs et personnels que laissent, en héritage, et non en legs, précise-t-elle, les parents de l’auteure. Dans son témoignage, « Comment j’ai vidé la maison de mes parents[14] », elle dit devoir « bafouer toutes les règles de la discrétion ». Consciente des dangers de la quête, elle met à jour les périodes de captivité et de déportation de ses parents. Ils en parlaient peu, mais elle captait « la résonance de leur détresse muette ».

Si plusieurs bref récits sont ainsi publiés sur le thème de la disparition, on trouve, en revanche, assez peu de nouvelles sur le deuil intérieur. Outre celles déjà mentionnées, signalons notamment dans cette veine le recueil « Reste avec moi[15] », de Marie-Hélène Moreau, qui rassemble neuf textes autour de la question de la mort[16]. On retiendra aussi la courte nouvelle de Steve Gagnon, « Cauchemars », qui fait partager, dans un parler régional marqué, l’attachement du narrateur pour son père, en dépit du ratage social de ce dernier, qui trouve la mort au loin, en Égypte, dans des circonstances étranges, sans doute fictionnelles[17]. Par ailleurs, dans l’équipe de Nouvelle donne, Brigitte Niquet a consacré plusieurs nouvelles au thème de la perte, dont « Saute en l’air[18] », en forme d’énigme, où l’on découvre progressivement que l’ami homosexuel d’une femme meurt du sida dans un hôpital, et « Songe à la douleur[19] », récit qui, selon le même procédé, dévoile les circonstances de la disparition d’une sœur jumelle. Enfin, également dans notre équipe, « Zoé[20] », de Corine-Sylvia Congiu, montre le deuil difficile d’un père par une adolescente qui dévoile ce conflit au travers d’un jeu de séduction avec son psychanalyste.

À la suite de quelques écrits précurseurs, on voit donc s’affirmer un courant intimiste traitant des états successifs dans lesquels nous plonge la perte de l’autre. Forte d’innovations formelles pressées par la confrontation avec le néant, cette phénoménologie de la disparition ouvre sans nul doute la voie à de nouveaux développements sur ce thème qui se confond avec la condition humaine.

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[1] Julian Barnes « Levels of life », Vintage Books, 2013 (je n’ai pas trouvé la traduction publiée en français). La troisième et dernière nouvelle de ce petit recueil, « Loss of depth », porte sur la disparition de sa femme.

[2] Joan Didion, « The year of magical thinking », Fourth Estate, 2005. Traduction française : « L’année de la pensée magique », Grasset, 2007.

[3] Simone de Beauvoir, « Une mort très douce », Gallimard, 1964.

[4] Peter Handke, « Le malheur indifférent », traduit de l’allemand, 1975, Gallimard.  

[5] Roland Barthes, « Journal de deuil », Seuil, 2009.

[6] Joyce Carol Oates, « A Widow’s Story », Four Estate, 2011 ; Traduction en français (au titre quelconque) : « J’ai réussi à rester en vie », Philippe Rey, 2011.

[7] Freud, Deuil et mélancolie, 1917 ; traduction française, Payot, 2011.

[8] Mélanie Klein, Deuil et dépression, 1934 ; traduction française, Payot, 2004.

[9] Banana Yoshimoto, Kitchen, 1989,

[10] Jean-Michel Maulpoix, « L’Hirondelle rouge », Mercure de France, 2017.

[11]Jean-Marie Espitalier, « La Première année » Editions Inculte, 2018

[12] Jean-Louis Fournier, « Veuf », Editions Stock, 2011.

[13] Annie Ernaux, « Je ne suis pas sortie de ma nuit », 1997, Folio, Gallimard.

[14] Lydia Flem, « Comment j’ai vidé la maison de mes parents », 2017.

[15] Marie-Hélène Moreau, « Reste avec moi », L’Harmattan, 2017.

[16] Des textes de l’auteure sont par ailleurs publiés sur ce site.

[17] Véronique Côté et Steve Gagnon, « Chaque automne, j’ai envie de mourir », recueil de nouvelles, Éditions Hamac (Canada), 2012.

[18] Brigitte Niquet, « Saute en l’air », in « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », Editions Caliphae, 2009.

[19] Brigitte Niquet, « Songe à la douleur », in « N’aimer personne ? », Editions Ravenala, 2002.

[20] Corine-Sylvia Congiu, « Zoé », 2019, nouvelle à paraître sur le site de Nouvelle donne.